Salaire des patrons

Publié le par Thomas Pelletier

Aux Etats-Unis, les dirigeants des cinq cents premières entreprises ont gagné l'an passé, selon le magazine Forbes, une moyenne de 10 millions de dollars. Pour moitié il s'agit de salaires, pour moitié de stock-options encaissées au cours de l'année, lesquelles expliquent quelques pointes au-dessus de 200 millions de dollars, comme pour le patron de Yahoo !. [...]

Le parallèle avec le revenu des sportifs pose une question : si l'on trouve "naturel" que Zidane gagne beaucoup, pourquoi devrait-on être choqué que les PDG, dont les décisions commandent le destin de plusieurs centaines de milliers de personnes, gagnent autant ? En d'autres termes, sur quelle échelle morale faut-il inscrire, si besoin était, le jugement porté sur leurs rémunérations ?

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Est-ce que le salaire des patrons récompense leur diligence, leur peine et le risque encouru ? Il y a plusieurs manières de comprendre cette question. S'il s'agit de savoir si leur diligence serait atténuée s'ils gagnaient, disons, dix fois moins, la réponse est clairement négative. Le patron d'une petite entreprise ne travaille pas moins que celui d'une grande et le risque qu'il encourt n'est pas moindre.

A défaut de rémunérer leur peine, s'agit-il de créer des incitations adéquates ? Avant la révolution des stock-options, les patrons étaient des salariés comme les autres, gagnant certes davantage que leurs subordonnés, mais partageant leurs préoccupations. Les stock-options leur font épouser le point de vue des actionnaires. Sont-elles, du strict point de vue de la création de valeur boursière, la meilleure façon d'y parvenir ?

Force est de répondre négativement aussi à cette question. La Bourse a été multipliée par dix au cours des vingt dernières années pour une masse de raisons, dont la baisse des taux d'intérêt, l'émergence de nouvelles technologies ou la mondialisation, qui échappent pour l'essentiel aux décisions de tel ou tel chef d'entreprise. Du strict point de vue des incitations à la bonne gestion, la hausse générale de la Bourse n'a aucune raison de profiter à un PDG en particulier.

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Il n'y a qu'un Zidane et on ne s'étonne pas de sa rémunération pour cette raison même. Est-ce que la rareté des chefs d'entreprise pourrait expliquer leur rémunération ?

DÉBAUCHER LE MEILLEUR MANAGER

 

Selon [...] [une étude], si le PDG de la 250e entreprise (par sa capitalisation) devait remplacer celui de la première, il en résulterait pour celle-ci une perte de valeur de 0,014 % !

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Le salaire des dirigeants d'entreprise ne vise donc pas à récompenser leurs efforts, qui ne justifieraient pas de telles sommes. [...] Il est le résultat d'une mise en concurrence des firmes, savamment entretenue par les dirigeants eux-mêmes (ce qui serait en tant que telle une autre histoire à raconter...), pour que les meilleurs managers dirigent les meilleures firmes.

Si telle est l'explication de leurs rémunérations, une conclusion s'impose : rien n'interdit, du strict point de vue de l'efficacité économique, de taxer, disons, 90 % des gains des chefs d'entreprise ! Les meilleurs dirigeants continueraient d'aller aux meilleures firmes et aucune perte d'efficience ne serait à craindre. Comme le cheval qui ne courrait pas moins vite s'il valait moins cher, les chefs d'entreprise ne seraient pas moins diligents s'ils étaient (tous) moins payés.

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Daniel Cohen pour "Le Monde"

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